Les services publics sont-ils condamnés ?

La crise économique dans laquelle se débat l’Europe aura peut-être eu un effet positif : le retour de l’État au premier plan s’est accompagné d’une inflexion notable dans une tendance de plusieurs décennies à détricoter les États-providence. Certes, dans une période de pénurie budgétaire et d’austérité, les services publics souffrent. Mais quelques signes suggèrent que la séquence réformatrice des vingt-cinq dernières années est en train de changer de visage.

De la transformation en entreprises d’anciennes administrations jusqu’aux différents avatars de la réforme de l’État, le service public français et ses homologues européens ont subi depuis vingt-cinq ans une série de transformations sans précédent. Donnée comme une modernisation, cette entreprise de réforme s’est largement appuyée sur les principes du new public management, un modèle de gestion largement associé à la critique néolibérale des grandes organisations bureaucratiques et de leurs principes de gestion des hommes et des ressources.

Il serait malhonnête de ne pas reconnaître la part de réussite de ces réformes : des services publics de la collecte des ordures à la révolution des services téléphonique, en passant par les efforts remarquables des administrations d’État à communiquer et à simplifier la vie des usagers, un certain nombre de transformations ont nettement amélioré la qualité du service.

Mais cette amélioration va de pair avec une fragilisation des structures et une mise en cause de ceux qui y œuvrent. Des pratiques de « mise en inconfort » et de la frénésie réformatrice qui a saisi certains dirigeants d’entreprises assurant des missions de service public à la valorisation sans discernement de la concurrence et des politiques du chiffre comme idéal de l’efficacité, bien des erreurs ont été commises, et ce n’est pas sans raison que des agents, des citoyens, une large partie de la société civile et certains partis politiques se sont alarmés d’une « casse du service public ».

Par ailleurs, la crise économique a fait apparaître de plein fouet les limites du néolibéralisme et du rêve d’une société de marché, peuplée de clients. Nous vivons dans un monde qui a redécouvert brutalement la valeur des institutions, non pas seulement comme garantie de dernier ressort, mais comme élément central d’une bonne gestion des ressources.

Pour autant, il ne faut pas s’illusionner : on ne reviendra pas en arrière. Mais le traité de Lisbonne, par exemple, a mis un terme à l’emballement qui avait saisi certaines institutions européennes dont la politique de concurrence généralisée faisait fi des spécificités du service public.

Plus généralement, l’heure est peut-être venue de distinguer dans les réformes menées depuis vingt-cinq ans la part idéologique, l’érection du marché comme modèle indépassable, et les éléments qui sont tout simplement de la modernité : transparence, capacité à rendre compte, autonomie des structures d’exécution. Cette reconnaissance doit nécessairement être corrélée avec une remise à plat radicale des modes de gestion les plus destructeurs qui ont été associés au new public management : politique du chiffre, gestion à distance, fausse autonomie et renforcement des normes, culte du client…

L’heure n’est pas tant à la pause ou au retour en arrière qu’à l’ouverture d’une nouvelle séquence réfomatrice, qui consisterait à donner de l’intelligence à tout ce qui a été entrepris depuis vingt-cinq ans. Sur ce plan certains acteurs des services publics, qui voyaient leur espace se réduire et leurs spécificités s’estomper, sont à nouveau fondés à faire valoir leur différence, à marquer leur territoire, à promouvoir leurs modèles de gestion et de gouvernance, à créer une légitimité.

Le monde associatif, dans la nouvelle séquence qui s’est ouverte, aura son mot à dire. Il n’a jamais eu de « clients », n’a jamais prétendu avoir affaire à des « usagers », mais s’est toujours efforcé de mener une action en participation. Il n’est pas lucratif, mais sait fonctionner à l’économie. Il rend des comptes et n’a jamais exercé de monopole. Il s’engage. Dans la recherche d’un nouveau modèle d’action, il a beaucoup à offrir.

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