Contre la censure, aux actes !

  • Par l’Observatoire de la liberté de création
  • 23 mars 2014


En février 2014, le film «Tomboy», de Céline Sciamma, a été attaqué par Civitas qui demande son retrait du dispositif d’éducation artistique «école et cinéma», et a cherché à s’opposer à sa diffusion sur Arte.En février 2014, le film «Tomboy», de Céline Sciamma, a été attaqué par Civitas qui demande son retrait du dispositif d’éducation artistique «école et cinéma», et a cherché à s’opposer à sa diffusion sur Arte. (Photo DR) REBONDS

Il y a eu, en 2000, «Présumés innocents», exposition au CAPC de Bordeaux, dont les commissaires ont été poursuivies au pénal par l’association la Mouette. La procédure a fini par un non-lieu. En 2010, le Baiser de la Lune, film d’animation de Sébastien Watel, montrait un poisson lune qui aimait un poisson chat. Le ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, a interdit sa diffusion à l’école, sur demande de Christine Boutin.

En avril 2011, Immersion (Piss Christ) et Sœur Jeanne Myriam, d’Andres Serrano, furent vandalisées à la Collection Lambert d’Avignon à la suite d’une manifestation conduite par Civitas. Certains évêques s’étaient joints aux intégristes dans la dénonciation d’un prétendu blasphème. Quelques mois plus tard, des représentations de la pièce Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci, furent empêchées par des catholiques intégristes. Il a fallu que la police protège les théâtres, comme ce fut le cas ensuite pour la pièce Golgota Picnic, de Rodrigo García. Le porte-parole de la Conférence des évêques dénonçait ces deux spectacles sans les avoir vus.

Le 21 novembre 2013, le Fonds régional d’art contemporain de Lorraine a été condamné pour la présentation des œuvres d’Eric Pougeau dans l’exposition «Infamilles» à la demande de l’Agrif, une association «pour le respect de l’identité française et chrétienne», sur le fondement de l’article 227-24 du code pénal, dont l’Observatoire de la liberté de création demande la modification depuis 2003 (1).

En février 2014, le film Tomboy, de Céline Sciamma, a été attaqué par Civitas qui demande son retrait du dispositif d’éducation artistique «école et cinéma», et a cherché à s’opposer à sa diffusion sur Arte. Une candidate du FN à La Roche-sur-Yon dénonce Tragédie, spectacle chorégraphique d’Olivier Dubois, jugé «décadent» pour cause de nudité. Tous à poil ! livre de Claire Franek et Marc Daniau, est vilipendé au même moment par Jean-François Copé au nom du «respect de l’autorité».

Les 28 janvier et 5 février 2014, sont remis en cause les visas d’exploitation du film NymphomaniacVolume I et Volume II de Lars von Trier, par deux décisions du juge des référés du tribunal administratif de Paris, qui, seul, donne raison à une association (Promouvoir) dont le but est clairement confessionnel et qui développe une stratégie d’actions contentieuses, administratives et pénales, contre les films et les livres, depuis vingt ans. Les visas annulés ont été délivrés par la ministre de la Culture après avis collégial de la commission de classification des films. Le film est désormais interdit aux moins de 16 ans (Vol. I), et 18 ans (Vol. II), avec des conséquences lourdes sur sa diffusion, dont la portée est loin de ne concerner que les mineurs prétendument protégés par de telles mesures. Le 20 février, le même juge des référés déboute l’association Promouvoir qui prétendait faire casser le visa du film la Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche (interdit au moins de 12 ans). Uniquement parce que l’association s’y est prise trop tard, ce qui laisse présager de la suite. Il y a encore l’artiste Steven Cohen, arrêté en septembre 2013 au Trocadéro en pleine performance, pour cause «d’exhibition sexuelle», car il était partiellement nu, par les policiers du commissariat de la Faisanderie, proche du bois de Boulogne. Il sera jugé par le tribunal correctionnel de Paris, aujourd’hui, lundi 24 mars, à la demande du parquet.

Il y a les pressions exercées par des mouvements extrémistes, sur les bibliothèques pour censurer tel ou tel ouvrage, jugé par eux immoral ou scandaleux. Il y a les mêmes anathèmes, lancés sur les manuels et les bibliothèques scolaires, les enseignants et les éducateurs, au nom d’un ordre moral qui ne s’autorise que de lui-même ou d’une rumeur autour d’une «théorie du genre», prétendument enseignée à l’école. Cette fois, sont rassemblés les fondamentalistes de toutes les religions.

Ce n’est évidemment pas fini. Ces faits devenus réguliers ont plusieurs caractéristiques communes alarmantes. Quelques groupes, actifs et organisés, s’érigent en arbitres et en gardiens des bonnes mœurs et de la religion. Ils s’attaquent à l’art et tentent d’empêcher la diffusion des œuvres qui leur déplaisent par tous moyens. Tous les lieux publics de culture et de connaissance sont devenus leur cible.

Or, nous vivons dans une république démocratique et laïque. Il est temps de rappeler que la culture et l’éducation fondent notre pacte républicain, autour des valeurs de diversité, de tolérance et de dialogue. Si le débat sur les œuvres est légitime et sain, aucune censure ne peut être dictée par des minorités agissant au nom de principes communautaristes, ou d’arguments idéologiques, religieux ou moraux.

Est en cause, ici, le jugement que chacun peut faire librement des œuvres qui lui sont données à voir ou à entendre. Ce n’est pas seulement la liberté des créateurs que nous défendons, mais aussi celle du spectateur. Si l’œuvre est polémique, elle requiert un débat démocratique, pas une interdiction. Il est très préoccupant que l’Observatoire de la liberté de création ait à rappeler ces évidences. Il dénonce, depuis plus de dix ans, le dispositif légal fort mal rédigé, et qui promet des sanctions pénales contre les œuvres pour des motifs touchant à la morale.

Pendant sa campagne électorale, le candidat François Hollande s’est publiquement engagé auprès de l’Observatoire de la liberté de création à «revoir profondément la législation en vigueur», dénonçant les attaques et remises en cause de manifestations artistiques, et affirmant qu’il convient de faire «cesser les poursuites contre des commissaires d’exposition ou l’autocensure des élus». Il est temps de passer aux actes. Nous en appelons solennellement au président de la République, au gouvernement et aux parlementaires pour procéder aux modifications législatives qui s’imposent. Nous en appelons aussi aux élus locaux pour protéger, autant de fois qu’il sera nécessaire, les œuvres, les artistes et les lieux de connaissance et de culture, par la garantie réaffirmée de la liberté de création et de diffusion des œuvres.

Associations membres :

Ligue des droits de l’homme (LDH) Association internationale des critiques d’art (Aica)-France Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (Acid) Fédération des professionnels de l’art contemporain (Cipac) Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens (Fraap) Ligue de l’enseignement, Syndicat français des artistes interprètes (SFA) Société des gens de lettres (SGDL) Syndicat national des artistes plasticiens (Snap)-CGT Société des réalisateurs de films (SRF). Autres organisations signataires : ADBGV, SDI, UPP, Syndeac, AARSE, Sipac-CGT.

>>> En savoir plus...