Solidarité Laïque publie :

Éduquer à la citoyenneté, à quoi ça sert ?


En quoi éduquer à la citoyenneté sert le développement de la personnalité humaine ?

Un sujet n’éclot pas tout seul, à la manière d’une graine qui possède déjà en elle l’essentiel de ce qui va lui permettre de se développer. Ce qui caractérise le « petit d’hommes », c’est qu’il nait inachevé, riche de potentialités mais sans que son avenir soit déjà écrit. C’est pourquoi, comme le disait le philosophe Kant, « l’homme est le seul être vivant qui doive être éduqué ». Il doit l’être par les adultes qui l’accueillent dans le monde et doivent prendre soin de lui, mais aussi lui transmettre un langage et une culture qui lui permettent d’entrer dans le monde. Il doit l’être également par la rencontre essentielle avec l’altérité : pour sortir de l’infantile et du caprice, l’enfant doit découvrir que les autres sont à la fois semblables et différents de lui. Il doit comprendre qu’ils peuvent résister à ses velléités de toute-puissance. Il doit apprendre l’empathie – une vertu démocratique par excellence – qui lui fait regarder l’autre comme un autre soi-même et soi-même comme un autre. Il doit passer du stade où les autres lui font peur à celui où il peut faire alliance avec eux. Il doit comprendre que l’échange avec les autres constitue une chance fabuleuse pour lui. Il doit accéder, enfin, à la possibilité de dépasser son intérêt personnel immédiat pour accéder à l’intérêt collectif et construire du bien commun. Tout cela relève aujourd’hui, tout à la fois, de la formation à la citoyenneté et du développement de la personne… à condition, bien sûr, de ne pas avoir une vision « individualiste » de la personne.

Comment l’éducation à la citoyenneté contribue à construire un monde durable et en paix ?

Devenir citoyen, c’est progressivement élargir le cercle de ses connaissances et de ses solidarités. L’enfant vit, d’abord, dans la famille nucléaire, dont il se sent partie prenante. Il découvre ensuite qu’il y a, au-delà de cette famille nucléaire, une famille élargie. Puis, au-delà de la famille élargie, il y a un quartier dont les habitants partagent des services qu’ils reçoivent mais peuvent aussi échanger. Au-delà du quartier, il y a la ville avec ses élus, puis la région, le pays, la Terre et tout l’univers.

En grandissant, en se formant à la citoyenneté, l’enfant, l’adolescent, puis le jeune adulte comprennent qu’avant d’être une valeur, la solidarité est un fait : nous sommes solidaires parce que rien de ce que nous faisons individuellement est sans conséquence sur notre environnement humain et matériel. « L’homme n’est pas une île », selon la formule célèbre. L’humanité et le monde sont constitués d’humains dont le destin est irrémédiablement lié. Pour le pire souvent. Pour le meilleur, il faut l’espérer. L’éducation à la citoyenneté, c’est l’apprentissage de cette liaison à tous les niveaux, la compréhension de la manière dont elle fonctionne, la réflexion sur la façon d’y prendre sa place, la recherche sur la meilleure manière, pour chacun, de participer à la construction d’un monde durable et en paix.

L’éducation à la citoyenneté apprend à vivre ensemble, à se respecter soi-même et à respecter les autres. Pourtant, la défiance vis-à-vis de l’étranger, le repli sur soi, les stéréotypes restent prégnants. Que peut l’éducation pour faire évoluer les mentalités et les comportements ?

L’éducation a évidemment besoin de l’exemple : rien n’est plus contre-productif qu’un discours éducatif qui prône des valeurs qui sont contredites par les adultes qui entourent l’enfant, par les médias, par la publicité, etc. Et nous avons de vrais progrès à faire dans ces domaines. Ensuite, je crois que l’apprentissage du « vivre ensemble » n’est possible que par le développement du « faire ensemble ». Les plus belles paroles, les meilleurs cours et les plus belles injonctions ne suffisent pas. C’est dans l’activité collective coopérative, où chacun progresse en contribuant au bien commun, que se construit une socialité authentique, que les enfants se vivent réciproquement comme différents et semblables, avec, chacun, leurs besoins et leurs ressources. On ne lutte pas contre la peur de l’étranger et le repli sur soi simplement par des leçons de morale, on les combat, en revanche, efficacement par la découverte réciproque dans la collaboration, par l’engagement commun, par le fait de partager concrètement les mêmes valeurs en actes, par le « faire pour » et par le « faire avec ». C’est dans la construction de relations de solidarité positive que l’étranger devient « mon semblable, mon frère ».

Philippe Meirieu - Pédagogue