A l'origine
de " Lire et Faire Lire ", Alexandre Jardin vient de
publier un ouvrage intitulé " 1 + 1 + 1... ".
Rendu célèbre par les ouvrages " Le Zèbre
" ou " Mademoiselle Liberté ", l'écrivain
dévoile ici une autre face de son personnage : celle d'un
homme engagé au quotidien dans un combat contre ce qui
" détraque la vie de notre pays " et qui s'exclame
: " J'ai envie que l'on arrête de faire semblant d'agir
". Il a accepté de répondre à nos questions.
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> Vous dénoncez une sclérose de l'appareil d'Etat,
décrivez des hommes politiques dans l'incapacité
d'agir. Est-ce pour vous la raison de l'abstention et des votes
protestataires lors des récentes élections ?
" L'abstention
et le vote extrême sont le signe d'une action publique
à effet marginal. Si cette action, qui existe, avait des
effets puissants, jamais on n'aurait connu ça. Si on veut
éviter que ce pays explose, et éviter un chaos
qui serait terrifiant, notamment pour les milieux populaires,
il faut à tout prix rendre notre Etat efficient. Cela
fait 20 ou 30 ans qu'on vote des lois, qu'on engage des grandes
réformes, pour des résultats dérisoires.
L'important, c'est le " comment ça se passe vraiment,
dans notre quartier, dans notre collège, dans notre vie
". Et ce ne sont pas les cabinets ministériels qui
détiennent les réponses, mais les acteurs locaux.
Pour autant, toutes les pratiques ne se valent pas. On a en France
d'énormes difficultés d'évaluation. Je propose
qu'on copie ce qui marche plutôt que ce qui rate. Je propose
de mutualiser les meilleures pratiques. "
> Vous écrivez
: " Peut-être est-il temps de démarrer une
relation adulte avec notre classe politique républicaine
". Qu'entendez-vous par là ?
" Rien
n'est pire que de tout attendre de notre classe politique. Il
nous faut cesser de croire que ces gens ont un pouvoir magique.
Ils n'ont un pouvoir que si nous les aidons très concrètement,
par nos engagements citoyens et associatifs, en leur faisant
connaître nos savoirs. Nous devons redonner du pouvoir
aux politiques. Il faut qu'on entre dans une vraie culture politique.
Je tiens à dire que, quand quelqu'un se fait élire,
même s'il ne nous plait pas, ce n'est pas un usurpateur
: il a été élu normalement, démocratiquement.
L'objectif ne doit pas être de le faire rater. On ne peut
pas faire la politique du pire, que ce soit au niveau national,
régional ou local. Il y a un temps pour l'affrontement,
et un temps pour le passage à l'acte, dans l'intérêt
général. Ça ne signifie pas un alignement
sur le pouvoir en place, ça signifie que si on raisonne
avant tout sur des pratiques, on peut fédérer bien
au-delà des traditionnels clivages politiques. Quand le
minimum n'est plus assuré, nous devons tous faire en sorte
qu'il le redevienne : que les flics viennent quand on les appelle,
que les enfants sachent lire en 6°
On ne peut pas pousser
continuellement un peuple au désespoir. "
> Pour vous, la solution réside dans " l'étonnante
créativité des Français ". Le monde
associatif vous semble-t'il à même de la révéler
et de lui permettre de s'exprimer ?
" Les associations, c'est la zone de créativité
sociale par excellence. C'est l'endroit où les français
peuvent se retrouver sur des pratiques. Faire vivre la citoyenneté,
ce n'est pas mener une guerre civile larvée. Il y a une
citation, dont j'ai oublié l'auteur, qui me plait beaucoup
: " Etre citoyen, c'est ne plus être seul ",
et moi je ne veux pas être seul, c'est carrément
lugubre d'être seul. Il y a une urgence à reconnaître
et donner une vraie place au tissu associatif. Il est absurde
de continuer à ne rien apprendre de ces laboratoires,
c'est même ridicule !
" L'agence des pratiques " que j'essaye de construire
aura deux métiers : d'abord, repérer des expériences
locales et les évaluer, et ensuite constituer des tours
de table pour répondre à la question " On
le fait avec qui ? ". Ces tours de tables pourront rassembler
des administrations, des associations grandes et petites, des
entreprises
C'est au sein de ces tours de table que se
déterminera la place des associations. Nous devons réapprendre
à l'Etat à articuler son action avec celle du tissu
associatif. C'est une nouvelle façon de passer à
l'acte. "
> Beaucoup
de responsables associatifs ont des difficultés à
trouver des bénévoles. Que proposez-vous pour redonner
aux citoyens " l'envie de faire " ?
" Il faudrait multiplier des programmes qui sont fondés
sur des plaisirs, car la vertu n'a qu'un temps ! " Lire
et Faire Lire " est très emblématique à
cet égard : les retraités se font plaisir. Ils
sont très fiers de faire ça. Et puis, dans notre
société très médiatisée, il
est très important que la reconnaissance sociale aille
vers les gens qui agissent. Les êtres humains ont besoin
que l'on reconnaisse ce qu'ils font. On trouve plus facilement
de nouveaux bénévoles si les gens bénéficient
d'une vraie reconnaissance. Nos contemporains vivent dans un
monde réel et imaginaire, qui se joue aussi dans la vie
médiatique, c'est humain. Médiatiser sert à
faire que les gens qui passent à l'acte en trouvent satisfaction.
Ça permet aussi de recruter de nouveaux bénévoles
et à des gens connus de participer à la vie sociale.
Ce sont des partenariats qu'il faut développer. Si on
veut développer le monde associatif, il faut faire alliance
avec des gens différents. "
* Propos recueillis
par Denis Lebioda