> "Les canaux d’irrigation :
enjeux de territoire et de société"
Les canaux constituent un patrimoine à sauvegarder, voire
à restaurer, pour aider à la compréhension de
l’environnement actuel.
Leur
intérêt patrimonial ne réside pas que dans
l’acceptation restreinte des ouvrages hydrauliques : les
éléments d’ordre immatériel (normes,
valeurs…) sont tout aussi importants que les
éléments matériels (les structures par
elles-mêmes).

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Canal de Malcros
Leur
existence et leur gestion sont l’expression de rapports sociaux
et culturels (entre autorité / représentants /
utilisateurs, et entre utilisateurs eux-mêmes), qui ont
défini certains privilèges d’utilisation
résultant d’accords reposant sur des règles plus ou
moins explicites. Ils sont une illustration des relations de pouvoir
dans la gestion de la ressource, de la confrontation entre la ressource
(forcément limitée) et les usages qui en sont fait (ce
qui va être notamment le sujet des interventions de cette table
ronde).
> De
l’origine des canaux et de leurs usages
Dans nos territoires ruraux et montagnards des Hautes-Alpes, l'homme
n'aurait pu s'installer et vivre durablement s'il n'avait appris
à gérer les ressources en eau.
Les premiers documents connus, confirmant l'existence des canaux
d'irrigation sur le département datent du Moyen-Age. Sans doute
les premières constructions étaient-elles encore plus
anciennes.
Alors qu’auparavant l’homme recherchait la proximité
des points d’eau, la dérivation et la maîtrise de
l’eau lui ont permis de s’en éloigner et
d’élargir son périmètre d’actions.

- 2 - Canal
du Meale à Crévoux
Une
gestion de la ressource qui a amené à une gestion des
espaces : un « aménagement du
territoire » et une prise en compte de la notion de
« développement durable » avant la
lettre…
Dans le sud-est de la France, les travaux liés à la
construction des canaux d'irrigation sont historiquement et
majoritairement le fait d'organisations collectives : les
investissements et infrastructures sont trop lourds à
gérer par des individus.
Galeries,
tunnels, ponts, siphons ..., nécessaires à l'acheminement
de l'eau sur de longues distances, obligent à une vision plus
globale du territoire, à un partage négocié de
l'élément convoité.
Une
telle mutualisation des moyens engendre une appropriation sociale de
l'objet eau, liée par ailleurs à une approche spatiale et
temporelle des besoins.
Si l’un des premiers rôles historiques des canaux est bien
l’irrigation, ils sont également directement liés
à la régulation des débits des cours
d’eau : sécurisation des zones à risques,
stockage temporaire des masses d’eau.
Rapidement, l’homme a utilisé la force motrice de
l’eau pour alimenter des moulins (production de farine,
fonctionnement de scierie, de batteuse…) ou, plus tard, produire
de l’électricité. L’alimentation des
populations en eau potable constitue un des autres rôles
essentiels des canaux.
L’eau
est alors considérée comme une
« ressource », utilisée à des fins
de production ou des besoins physiques.

- 3 - Canal
des Herbeys
Les
années 1980 voient s’ajouter des considérations
environnementales et de qualité du cadre de vie,
renforcées par la loi sur l’eau de 1992.
L’eau
devient un élément structurant du milieu de vie ;
les canaux, supports de développement touristique.
Une certaine distance sociale s’établit à
l’égard des canaux qui ne sont plus
considérés comme « outils de
travail » par une large partie de la population.
D’une approche claire et uni-fonctionnelle, on est passé
à une approche complexe et multifonctionnelle, basée sur
d’autres critères et d’autres ensembles territoriaux.
> De la
nécessité de l’irrigation et de la gestion de la
ressource
Du fait des conditions géographiques et climatiques
particulières, la région PACA est l’une des plus
consommatrices en eau à usage agricole, d’où
l’intérêt de gérer au mieux cette ressource
face à une demande croissante des consommateurs.
Sur le territoire français, les 2/5 des surfaces
irriguées sont gérées par des regroupements de
propriétaires, principalement des ASA – Associations
Syndicales Autorisées – qui sont des établissements
publics à caractère administratif, sous tutelle du
Préfet.

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- Irrigation par micro-jet - Secteur du Poët
Les
ASA assurent l’entretien des ouvrages et la distribution de
l’eau sur un périmètre défini à leur
constitution.
Sur
le département haut-alpin, sur 18 000 hectares irrigables,
13 000 le sont réellement, dont 10 000 par les ASA.
Sur les 535 canaux encore fonctionnement en 1935, près des 2/3
ne sont plus en service, du fait de la déprise agricole, des
charges d’entretien, ou de la difficulté
d’approvisionnement en eau pour certains.
Les canaux d’irrigation hauts-alpins ne sont pas que des
éléments patrimoniaux à rattacher à
l’histoire ancienne, sans lien avec le présent. Ils
constituent un des fondements de l’histoire d’une
société (de sociétés) dont le rayonnement
géographique peut aller d’un territoire très
restreint (une partie d’une commune par exemple) à un
territoire départemental ou régional.
Ils sont nés de la nécessité de sécuriser
l’accès et l’usage de la ressource hydrique. Pour ce
faire, une coopération entre les acteurs et l’institution
de règles (écrites ou non) sont indispensables, mais ces
dernières doivent être suffisamment souples pour pouvoir
être adaptées à la ressource et aux
évolutions des besoins et des techniques.

- 5 -
Canal de Ventavon - Station de pompage de Monétier Allemont
Ainsi,
histoire sociale et histoire des techniques se rejoignent sur le
terrain et nous proposent une approche globale de
l’évolution de l’organisation de l’usage de la
ressource.
Par
ailleurs, l’eau est un fluide et son itinérance ne permet
pas de la rattacher à un secteur géographique particulier
et unique.
De là, l’émergence de la notion d’usage
collectif et d’intérêt public. L’absence de
garantie quant à la quantité d’eau disponible
à un moment donné nécessite de définir les
limites entre l’« appropriation » de la
ressource et son partage. Le droit d’eau (ou droit à
l’eau) et son usage est toujours un privilège qui doit
être reconnu par la société, quelque soit la forme
qu’il prenne et quelque soit le processus de reconnaissance dont
il émane.
La distribution de l’eau résulte de compromis
établis selon diverses contraintes : hydrauliques,
économiques, agronomiques, sociales, et enfin (les
dernières prises en compte) écologiques et
environnementales. Toute la difficulté réside dans
l’adoption de règles qui tiennent compte d’un
contexte à un moment donné mais qui soient aussi
adaptables aux évolutions futures.
La
dichotomie passé/avenir ou conservation/innovation ne date pas
d’aujourd’hui et quelques recherches dans les archives ou
la considération d’opérations très
récentes sur certains canaux en activité reposent la
nécessité de mettre en avant les notions de
solidarité et de coopération plutôt que celles de
rivalité et d’affrontement.
> Du maintien
à la restauration : quelles actions ?
Toute action de réhabilitation suppose une réflexion de
même type, à l’interdisciplinarité des
sciences environnementales, économiques et sociales.
L’aspect patrimonial – compris au sens
« ancien » du terme – de certains ouvrages
d’art et la volonté de les valoriser ne doivent pas
occulter la réalité des systèmes en fonctionnement
et des innovations actuelles qui sont parties intégrantes de ce
patrimoine.
Les ASA sont confrontées aux exigences des pouvoirs publics
(contrôle des eaux, subventions…), à la
spécialisation des exploitations agricoles (effet du
marché), aux extensions urbaines ou périurbaines et
à la déprise agricole dans certains secteurs. Les aspects
patrimoniaux, tout aussi intéressants qu’ils soient (et
certaines s’y intéressent), ne sont pas toujours
compatibles avec les réalités quotidiennes.
Il
est un fait qu’à aller à la rencontre des canaux,
on constate que nombre d’entre eux se prêteraient
parfaitement à une mise en valeur patrimoniale, parfois sans
grands investissements, et certains d’entre eux le sont
déjà.

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Rencontres Franco-Italiennes : explications autour de la maquette
réalisée par le Canal de Ventavon sur le fonctionnement
d'un réseau d'irrigation.
Mais,
les propositions de remise en eaux de canaux
« oubliés » sont-elles compatibles avec
une gestion rigoureuse de cette ressource rare en certaines
périodes ? Une vocation
« touristique » est-elle compatible avec les
responsabilités actuelles des ASA ? La valorisation
d’anciens canaux en sentier de promenade est-elle compatible avec
le statut des terrains traversés ? L’accueil de
groupes ou d’individus est-il compatible avec la gestion
d’un outil de travail ?
Comment sensibiliser en dehors des sites d’implantation des
canaux ? La sauvegarde « physique » des
éléments est-elle la seule envisageable ?
Au-delà
de ces considérations, quelles options possibles :
« aménagements » sur sites,
éclatés sur le territoire (circuit touristique,
signalétique…) ; structure d’accueil
polyvalente (type maison de l’eau et des canaux) ;
organisation de visites spécifiques sur le terrain ; mise
en place d’exposition et de support d’information ;
recensement, base de données cartographique et photographique,
collecte de la mémoire ?…
Les processus et les privilèges, dont nous parlions en tout
début, s’ils sont en général bien connus au
sein d’un groupe d’utilisateurs homogène, le sont
rarement de la part d’autres utilisateurs qui, confrontés
à des besoins autres, et sans connaissance des impératifs
auxquels sont confrontées les ASA et leurs adhérents, ne
voient bien souvent dans la gestion de la ressource qu’en font
ceux-ci qu’une exclusion des autres utilisateurs, voire un
déni de leurs besoins et de leurs attentes.
Comment faire face aux nouveaux enjeux (y compris la loi sur
l’eau, la DCE-eau, l’ordonnance de juillet 2004, les tarifs
de prélèvements…), si ce n’est par un
travail d’éducation et de médiation qui permette de
poser clairement les diverses problématiques, d’engager
des négociations et d’établir de nouveaux
consensus.
Il s’agit d’un travail de longue haleine, mais lui seul
peut permettre de s’affranchir d’une gestion purement
administrative et excentrée territorialement ou d’une
privatisation qui, l’une comme l’autre, provoqueraient une
perte des liens sociaux et de l’identification à la
ressource. C’est aussi un travail qui ne peut pas être le
fait que des seules structures gestionnaires des canaux et doit
associer tous les partenaires et acteurs territoriaux, dans
l’esprit d’une large participation citoyenne.
Le maintien des canaux et des rôles qui leur sont
attribués, l’acceptation des usages multiples de la
ressource hydrique, la complexité de sa gestion ne peuvent se
faire sans une information auprès d’un large public,
allant des utilisateurs réels ou potentiels (actuels et futurs),
au grand public, en passant par les élus, les responsables de
structures touristiques, les guides de pays…
Les questions posées doivent amener à une
réflexion largement ouverte sur le rôle et les effets des
pratiques d’irrigation et les « mutations »
possibles de la gestion des canaux en relation avec la pratique de
l’irrigation (objectif premier), les rôles secondaires
(transport d’eaux pluviales, alimentation en eau potable, force
motrice) et les vocations environnementale et touristique.

- 7 - Les circuits de promenades des
"Balcons du Gapençais" empruntent une partie du tracé du
Canal de Gap
Dans
le cadre de son programme « Eau et territoire »
mené avec divers partenaires, ADELHA, fédération
de la Ligue de l’Enseignement attaché à
l’éducation populaire, s’est attelé depuis
quelques années à une réflexion et des actions de
ce type.
L’intérêt
manifeste du public, mais aussi de gestionnaires de canaux montrent
bien que des milieux d’origines totalement différentes
peuvent se retrouver sur des objectifs communs.
C’est
ainsi que, sur la base de conventions et d’accords
préalables, des visites de sites, des interventions autour de la
maquette réalisée par le Canal de Ventavon, sont
proposées à des groupes ; divers documents
pédagogiques sont réalisés ou en cours de
réalisation ; des sessions d’information sont
programmées pour les mois à venir… par ailleurs,
des repérages sur le terrain menés en parallèle
avec des recherches dans les archives, devraient nous permettre de
mieux appréhender la réalité des canaux (en
fonctionnement ou non) et des potentialités offertes.