DOSSIER "LAICITE"

Jean-Michel DUCOMTE
Président de la Ligue de l'enseignement

> "Une loi qui sanctionnerait les victimes"


La commission Stasi a rendu son rapport le 10 décembre au président de la République. Sur la base de ce rapport, Jacques Chirac a rendu son verdict le 17 décembre : une loi contre les signes " ostensibles " à l'école, censée résoudre les problèmes… Rien n'invite à le penser.

" Le débat sur le principe de laïcité résonne au plus profond de nos consciences. Il renvoie à notre cohésion nationale, à notre aptitude à vivre ensemble, à notre capacité à nous réunir sur l'essentiel ". Qui ne pourrait souscrire à une telle affirmation par laquelle s'est ouvert le discours prononcé le 17 décembre par le président de la République ?

Après plusieurs mois de débat, au terme de centaines d'auditions conduites tant par la mission d'information parlementaire réunie et présidée par le président de l'Assemblée nationale que par la commission Stasi, l'intervention du président de la République était attendue. Sa teneur n'a pas réellement surpris. Il faut dire que depuis la publication du rapport de la commission Stasi le tropisme législatif semblait l'avoir emporté. L'appel à la loi, transformée en instrument d'exorcisme des difficultés bien réelles que traverse la société française, paraissait inéluctable. Symbole contre signe en quelque sorte, le choix des apparences à défaut d'une réflexion sur la signification des comportements problématiques.

Et cependant, comme en ce qui concerne le rapport de la commission Stasi, le diagnostic posé ne manque pas de pertinence. Avec des mots différents peut-être, parfois avec les mêmes mots, la Ligue de l'enseignement pourrait reprendre nombre des constats ou des rappels opérés. Certaines des suggestions rencontrent nombre de nos revendications anciennes.

Nous souscrivons à la proposition de créer une autorité indépendante chargée de lutter contre toutes les discriminations. Nous n'avons cessé de dire que c'est d'abord par une lutte déterminée contre toutes les formes de discriminations que la République se donnera les moyens d'endiguer les logiques d'enfermement communautaire. Le rappel de la nécessité d'un renforcement du combat en faveur d'une égalité réelle des femmes et des hommes rejoint notre propre combat.

Nous adhérons à l'idée qu'il importe de ne point toucher à l'édifice pacificateur que constitue la loi de Séparation des Églises et de l'État. La volonté de permettre aux musulmans de disposer de lieux au sein desquels ils puissent pratiquer leur culte dans la dignité ne peut qu'être approuvée. De la même façon, l'engagement d'un combat résolu et sans concession contre toutes les formes de racisme et de xénophobie constitue une exigence indiscutable.

Un certain nombre de propositions concrètes, telles la réalisation d'un " Code de la laïcité " ou l'installation, auprès du Premier ministre, d'un Observatoire de la laïcité, peuvent avoir, le premier des vertus clarificatrices, le second une utile fonction d'alerte.

Enfin l'élargissement du regard au-delà des strictes limites de l'école, dans les services publics, au sein des hôpitaux, dans l'entreprise, pouvait rassurer sur l'ambition du projet.

Mais alors pourquoi une loi qui concernerait essentiellement l'école ? Qu'est-ce qui justifie la validation finale d'une démarche à la fois inutile et dangereuse ?

Qu'il soit d'abord clairement entendu que la Ligue de l'enseignement condamne tout prosélytisme religieux au sein de l'école. Elle réaffirme avec force son refus de voir la République et son école soumises aux injonctions des religions. Elle ne saurait accepter que soit remise en cause, sous la pression de diktats religieux, l'émancipation féminine.

Mais c'est précisément au nom de ces convictions, en fidélité à ses engagements, que la Ligue de l'enseignement considère que l'adoption d'une loi visant à interdire au sein de l'école de signes religieux " ostensibles " constitue une mauvaise solution.

Elle est d'abord illogique. Si ce qui fait problème ce sont les significations qui se dissimulent derrière ce morceau d'étoffe que représente le voile islamique - car c'est bien de lui et de lui seul qu'il s'agit dans l'esprit de la plupart des convertis laïques de fraîche date -, il faut aller jusqu'au terme de la logique. Le port du voile est insupportable en toute circonstance ; l'âge, le lieu importent peu. À certains égards, on pourrait même considérer que l'univers scolaire est en quelque sorte protégé par la fonction émancipatrice qui lui est dévolue. Dans ce cas, la loi envisagée est insuffisante. Ce sont tous les signes d'aliénation - et ils existent - de toutes les religions qu'il convient de pourchasser. Certaines dictatures l'on tenté, le retour du refoulé fut destructeur.

Plus sérieusement, il aurait été utile que l'on se demande si ce qui faisait problème ce n'était pas moins un vide normatif que l'existence d'une difficulté à faire avec l'appareil juridique existant. L'exercice qui consiste à considérer que l'avis du Conseil d'État de 1989 est une dérobade est particulièrement irresponsable. Les textes existent, il suffit de vouloir les appliquer et d'apporter aux enseignants et chefs d'établissement le soutien qui leur a souvent fait défaut. Une loi ne compensera jamais le défaut d'un tel soutien. À demi-mot, le président de la République l'admet. " Il ne s'agit pas d'inventer de nouvelles règles ni de déplacer les frontières de la laïcité. Il s'agit d'énoncer avec respect, mais clairement et fermement, une règle qui est dans nos usages et nos pratiques depuis longtemps ", dit-il pour ajouter qu'une loi - nouvelle bien évidemment - est nécessaire.

Un tel choix législatif - dont le rapport Stasi déclare qu'il doit s'opérer dans le respect du caractère propre des établissements privés sous contrat - se limite à l'interdiction des signes ostensibles, visibles. Ce qui compte c'est le signe et non ce qu'il véhicule comme signification. Il n'est plus question de ce qui est cependant l'essentiel : l'engagement de démarches prosélytes. Un évident recul est opéré par rapport aux formules retenues par le Conseil d'État dans son avis de 1989. Gageons que des jeunes filles qui auront été exclues d'une école publique sanctuarisée trouveront à se scolariser ailleurs - vraisemblablement dans l'enseignement privé, fût-il sous contrat - et qu'en ces lieux personne ne viendra mettre en discussion leur comportement. La République y trouvera-t-elle son compte ?

Enfin, qui ne voit qu'une telle loi sera vécue comme l'expression d'une stigmatisation en direction de la communauté musulmane. Les intégristes qui tentent de la déstabiliser n'attendaient pas meilleur cadeau. Cette loi aura, par ailleurs, l'immense inconvénient de viser et de sanctionner principalement les victimes.

Le combat pour l'émancipation des esprits et des statuts est et reste un combat politique. Qu'il soit difficile, exigeant, complexe n'interdit pas de le conduire. Jamais la loi n'a eu pour mission de s'y substituer. Tout au plus peut-elle, lorsque des conditions politiques de résolution de la difficulté ont été dégagées, en prendre acte. Telle fut l'œuvre des rédacteurs de la loi de 1905.

Jean-Michel Ducomte
Président de la Ligue de l'enseignement

Texte publié dans "Les Idées en Mouvement", le mensuel de la Ligue de l'enseignement - N° de janvier 2004

 

 

 

 

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