Associatifs n° 19 - Février 2004

DECOUVERTE
Laïcité : "Une loi qui sanctionnerait les victimes"
par Jean-Michel Ducomte, président de la Ligue de l'enseignement


La commission Stasi a rendu son rapport le 10 décembre au Président de la République. Sur la base de ce rapport, Jacques Chirac a rendu son verdict le 17 décembre : une loi contre les signes « ostensibles » à l'école, censée résoudre les problèmes. Le projet de loi vient d’être débattu et adopté à l’Assemblée Nationale. Les « problèmes » seront-ils résolus pour autant ? Selon Jean-Michel Ducomte, rien n'invite à le penser...

« Le débat sur le principe de laïcité résonne au plus profond de nos consciences. Il renvoie à notre cohésion nationale, à notre aptitude à vivre ensemble, à notre capacité à nous réunir sur l'essentiel » Qui ne pourrait souscrire à une telle affirmation par laquelle s'est ouvert le discours prononcé le 17 décembre par le président de la République ? [...] Mais alors pourquoi une loi qui concernerait essentiellement l'école ? Qu'est-ce qui justifie la validation finale d'une démarche à la fois inutile et dangereuse ?

Qu'il soit d'abord clairement entendu que la Ligue de l'enseignement condamne tout prosélytisme religieux au sein de l'école. Elle réaffirme avec force son refus de voir la République et son école soumises aux injonctions des religions. Elle ne saurait accepter que soit remise en cause, sous la pression de diktats religieux, l'émancipation féminine. Mais c'est précisément au nom de ces convictions, en fidélité à ses engagements, que la Ligue de l'enseignement considère que l'adoption d'une loi visant à interdire au sein de l'école des signes religieux « ostensibles » constitue une mauvaise solution.

Elle est d'abord illogique. Si ce qui fait problème ce sont les significations qui se dissimulent derrière ce morceau d'étoffe que représente le voile islamique - car c'est bien de lui et de lui seul qu'il s'agit dans l'esprit de la plupart des convertis laïques de fraîche date -, il faut aller jusqu'au terme de la logique. Le port du voile est insupportable en toute circonstance ; l'âge, le lieu importent peu.

[...] Plus sérieusement, il aurait été utile que l'on se demande si ce qui faisait problème ce n'était pas moins un vide normatif que l'existence d'une difficulté à faire avec l'appareil juridique existant. L'exercice qui consiste à considérer que l'avis du Conseil d'État de 1989 est une dérobade est particulièrement irresponsable. Les textes existent, il suffit de vouloir les appliquer et d'apporter aux enseignants et chefs d'établissement le soutien qui leur a souvent fait défaut. Une loi ne compensera jamais le défaut d'un tel soutien.

[...] Un tel choix législatif - dont le rapport Stasi déclare qu'il doit s'opérer dans le respect du caractère propre des établissements privés sous contrat - se limite à l'interdiction des signes ostensibles, visibles. Ce qui compte c'est le signe et non ce qu'il véhicule comme signification. Il n'est plus question de ce qui est cependant l'essentiel : l'engagement de démarches prosélytes. Un évident recul est opéré par rapport aux formules retenues par le Conseil d'État dans son avis de 1989. Gageons que des jeunes filles qui auront été exclues d'une école publique sanctuarisée trouveront à se scolariser ailleurs - vraisemblablement dans l'enseignement privé, fût-il sous contrat - et qu'en ces lieux personne ne viendra mettre en discussion leur comportement. La République y trouvera-t-elle son compte ?

Enfin, qui ne voit qu'une telle loi sera vécue comme l'expression d'une stigmatisation en direction de la communauté musulmane. Les intégristes qui tentent de la déstabiliser n'attendaient pas meilleur cadeau. Cette loi aura, par ailleurs, l'immense inconvénient de viser et de sanctionner principalement les victimes.

Le combat pour l'émancipation des esprits et des statuts est et reste un combat politique. Qu'il soit difficile, exigeant, complexe n'interdit pas de le conduire. Jamais la loi n'a eu pour mission de s'y substituer. Tout au plus peut-elle, lorsque des conditions politiques de résolution de la difficulté ont été dégagées, en prendre acte. Telle fut l'œuvre des rédacteurs de la loi de 1905.



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