"Associations
et développement local"
ECLAIRAGES
"Vous avez dit développement local ?"*
par
Jean-Horgues-Debat
> Jean
Horgues-Debat est directeur de lAssociation régionale
des Points Publics - Espaces Ruraux Emploi Formation (EREF).
Militant associatif, il sinvestit notamment au sein de
lARDL-PACA, Association Régionale de Développement
Local, adhérente de lUNADEL.
Lobjectif
premier de la table-ronde est lacquisition de bases historiques
et dun langage commun sur le thème complexe du développement
local.
Pour commencer,
il est important de cerner ce à quoi le concept fait référence,
chacun dentre nous pouvant citer pêle-mêle
: « lintercommunalité, la citoyenneté,
la participation, avancer, progresser, le devenir, un pays, un
territoire, la communication, la culture, le respect des différences,
lhistoire, lemploi, le travail, le tourisme , lagriculture,
lanimation, redynamiser les structures existantes, une
ouverture, un élargissement, des échanges, des
idées, des envies, un contre-pouvoir, du poil à
gratter, vivre et travailler au pays, lenvironnement, une
plus-value, une prise de conscience, quel développement
?, quel local ?, le quartier, la commune, la ville
».
Le jeu des
définitions...
Pour définir
et comprendre le développement local, il faut préciser
au moins cinq points :
1 Le
local :
ce nest pas le meilleur mot que lon aurait du choisir.
Mais il renvoie à la notion de territoire, à la
volonté de prendre en compte ce territoire, une globalité
sur laquelle on va agir. Alors, de quel territoire parle-ton ?
Cest aujourdhui
très différent de ce que lon a pu connaître
durant la période des 30 glorieuses. LEtat-Nation
était le territoire, la France une et indivisible, les
diverses politiques uniformément appliquées sur
lensemble du territoire, au nom des grands principes dégalité
des citoyens. Maintenant, on raisonne en bassin de vie, bassin
demploi...
2 Sur
quoi ça porte ? Quand on parle demploi, de tourisme, denvironnement,
on sattache à la globalité du territoire.
On apporte une grande importance à des notions telles
que la transversalité, la complexité, linterdépendance
On a compris que couper en saucisson cest faire des bêtises,
créer des déséquilibres. Le développement
local, cest la volonté de décloisonner et
de réunir. Tout aussi importante est la prise de conscience
que ce nest pas que le seul développement économique
qui compte. Le PIB nest pas un critère de développement.
Dailleurs, même dans les organisations internationales,
on le dit et on utilise dautres indices intégrant
des aspects de développement social.
3 Des
valeurs
On
met en avant la citoyenneté, la participation, la solidarité,
le refus dun certain fatalisme, du tout économique,
de la pensée unique, du tout libéral
Cest
lhomme qui est premier, et pas léconomie.
4 Une
dynamique... Le
développement local, ce nest pas un état,
cest un processus, une mise en mouvement, une dynamique
sociale.
5 Des
méthodologies... On parle aussi de structures, doutils
mais toujours placés au service de lobjet, de laction
: les contrats de plan, lintercommunalité, les initiatives
communautaires
Lémergence
dun concept
Le développement
local a été inventé en réponse à
des crises : principalement les fractures territoriales
et les fractures sociales, et leurs effets désastreux
sur bon nombre de territoires et de populations.
On sait que le
marché produit spontanément la fracture territoriale,
parce que les logiques de marché sont des logiques de
concentrations. On sait aussi que lEtat se révèle
incapable denrayer ces fractures. La désertification
rurale devient massive (cest dailleurs le rural qui
réagit le premier). Puis apparaissent les difficultés
des banlieues, avec quelques manifestations de violences emblématiques,
comme celles des Minguettes, jouant un rôle de révélateur
du problème.
Dans lémergence
du développement local, le volet social est prédominant.
A partir des années 1970, la montée du chômage
est très importante. Les réponses de lEtat
ont consisté en des politiques thématiques cloisonnées,
verticales et uniformes. Rien dautre quune réponse
conforme à la culture dominante dune administration,
quelle soit dEtat, de Région, de Département
Il suffit de se reporter à un organigramme des services
dun Conseil Régional ou dun Conseil Général
pour le constater encore.
Cest donc
en réponse à ces incapacités et insuffisances
de lEtat, autant que du marché, que sont nés
les mouvements se réclamant du développement local.
La plupart de leurs fondements résident dans des oppositions
aux politiques publiques, des contestations, des volontés
complémentaires, des manques, des désengagements
Histoires
dhistoires
Pour résumer
brièvement ces histoires, on peut distinguer deux grands
mouvements historiques, lun « ascendant »,
lautre « descendant » :
1 Une
histoire « ascendante »
Côté
Rural : Cest
le fameux « vivre et travailler au pays »
popularisé par les luttes du Larzac. Cest la crise
provoquée par un choix brutal, venu « den
haut », mal ou pas expliqué, qui cristallise
les oppositions locales, remet en cause le tout économique.
Ce mouvement
militant est né dans le local, plutôt rural. Il
a donné naissance à plusieurs mouvements associatifs,
dont lANDLP (Association Nationale pour le Développement
Local et les Pays), devenue depuis lUNADEL (Union Nationale
des Acteurs et Structures de Développement Local). Cest
elle qui a lancé récemment la plate-forme inter-associative
« Territoires dAvenir » puis,
dans le cadre de la loi Voynet de mise en place des Pays un
« Appel aux Territoires » (voir
page 2).
Côté
Banlieue : La
montée des préoccupations urbaines et le souci
de remédier aux explosions de violence, ont débouché
sur les politiques de DSQ (Développement Social des Quartiers).
Il est intéressant
de constater que, contrairement au « rural »
où sinvente le concept de « développement
local », on parle plutôt dans ce cas de
« développement social ».
Mais avec le recul, force est de constater que ce sont des histoires,
des problématiques, des démarches et des conceptions
de laction et de la place du citoyen très similaires
qui sont à luvre. Des rapprochements entre
mouvements « ruraux » et « urbains »
sont dailleurs en cours.
Côté
Sud :
Cest le résultat des multiples expériences
de tous ceux qui ont travaillé en Afrique et en Asie :
la décolonisation, le soutien aux pays en voie de développement
Là aussi
on parle de développement social. On se rend compte que
les politiques de grandes infrastructures (routes, barrages
)
menées par les organisations internationales et les Etats
ne sont pas suffisantes.
Ainsi, des trois
côtés - le rural, lurbain et les pays en voie
de développement - ont émergé en quelques
décennies des conceptions du développement sopposant
aux visions et actions uniformes et uniformisantes des Etats.
2 Une
histoire « descendante »
En parallèle
à ces initiatives « ascendantes »
apparaissent alors de nouvelles formes de procédures dintervention
de lEtat.
Cherchant à
apporter des réponses aux mêmes problèmes,
elles témoignent dun soucis dinnovation dans
la manière publique de travailler avec le local : les
PAR (Plans dAménagement Ruraux), les contrats de
Pays, les SIVOM (Syndicats Intercommunaux à VOcation Multiple),
les chartes intercommunales, des dispositifs régionaux
(en Provence-Alpes-Côte-dAzur, à linitiative
du Conseil Régional, les PLAC - Plans Locaux dAménagement
Concertés).
De nombreuses
politiques sont progressivement décentralisées,
territorialisées (le RMI, lemploi et la formation
).
De manière plus récente on peut citer la loi de
1992 qui renforce lintercommunalité, puis la loi
Chevènement et enfin la loi Voynet de 1999, qui traduit
la reconnaissance et linstitutionnalisation des démarches
de développement local.
Tout cela est
révélateur dune profonde évolution
: le passage dune logique de développement rural
vers une logique de participation des citoyens.
Le point le plus
abouti est aujourdhui la création et la mise en
place des Conseils de Développement au sein de ces nouveaux
espaces territoriaux que constituent les « Pays ».
Cette innovation, rendue possible par la loi Voynet, constitue
une avancée majeure pour la démocratie participative.
Matière
à débats
Toutes ces évolutions,
ces nouvelles manières de concevoir et faire vivre le
développement, nous interrogent. Parmi les questions à
débattre :
> Le rôle
des élus :
Les élus locaux ont de grandes difficultés à
aborder lensemble des compétences anciennes et nouvelles
qui déferlent sur eux. Les responsabilités - y
compris pénales - qui en découlent sont considérables.
Cest particulièrement
vrai dans les communes rurales, dotées de faibles moyens,
ne disposant pas de services techniques. Leur gestion repose
sur un quasi-bénévolat de la part des membres du
Conseil municipal. Les élus ont donc un énorme
besoin daccompagnement et de formation, aussi bien sur
les aspects techniques, que dans la manière dassocier
les citoyens à la vie locale.
Lintercommunalité
peut savérer une excellente réponse en permettant
de changer déchelle, de mutualiser les moyens. Mais,
dans le même temps, il faut veiller à éviter
quelle ne se traduise par une distanciation supplémentaire
entre élus et citoyens.
> Les mouvements
associatifs :
Ils en sont encore trop souvent restés aux approches thématiques,
cloisonnés. Ils sont accrochés à leurs ministères
ou services déconcentrés de lEtat, à
leurs « tutelles » (sport, culture,
environnement, social, éducation
). Ils connaissent
mal les approches territoriales, la transversalité. De
réelles questions sur la citoyenneté, louverture, le
partenariat leurs sont posées.
> Les dispositifs
institutionnels :
Lintercommunalité, les Parcs Naturels Régionaux
et Nationaux, les Pays, les divers programmes et initiatives
communautaires (Leader +, Interreg III, Equal
), les Contrats
de plan Etat-Régions (et leur déclinaison en Contrats
Montagne dans les Alpes du Sud) sont autant de procédures
lourdes, compliquées, quasiment réservées
aux seuls initiés. Quand linformation arrive enfin
aux citoyens tout est déjà généralement
bouclé entre élus et techniciens. Il ny a
généralement dans ces dispositifs quune place
très réduite pour lexpression citoyenne.
> Les démarches,
les méthodologies : les diagnostics territoriaux, les démarches
de projet et autres initiatives intercommunales constituent de
nouvelles logiques. Les élus, autant que les mouvements
associatifs, ne sont pas familiarisés avec ces approches,
ces manières de travailler ensemble dans des partenariats
très divers. Quant aux pouvoirs publics, ils confondent
trop souvent objectifs et moyens.
Enfin, il est
important de noter que le temps des politiques nest pas
le même que celui de la mobilisation et du débat
des citoyens. Il diffère également de celui de
lEtat, de lEurope, des programmes et appels à
projets ou du financement des actions et de la comptabilité
publique. Cest aussi cela quil nous faut, tous ensemble
comprendre, accepter et apprendre à manipuler.
* Ce texte
a été établi suite à une intervention
lors d'une table-ronde organisée par ADELHA, le 11 décembre
2001