Associatifs - Hors-Série N°1 - Février 2002

"Associations et développement local"

ECLAIRAGES
"Vous avez dit développement local ?"*
par Jean-Horgues-Debat

> Jean Horgues-Debat est directeur de l’Association régionale des Points Publics - Espaces Ruraux Emploi Formation (EREF). Militant associatif, il s’investit notamment au sein de l’ARDL-PACA, Association Régionale de Développement Local, adhérente de l’UNADEL.

L’objectif premier de la table-ronde est l’acquisition de bases historiques et d’un langage commun sur le thème complexe du développement local.

Pour commencer, il est important de cerner ce à quoi le concept fait référence, chacun d’entre nous pouvant citer pêle-mêle : « l’intercommunalité, la citoyenneté, la participation, avancer, progresser, le devenir, un pays, un territoire, la communication, la culture, le respect des différences, l’histoire, l’emploi, le travail, le tourisme , l’agriculture, l’animation, redynamiser les structures existantes, une ouverture, un élargissement, des échanges, des idées, des envies, un contre-pouvoir, du poil à gratter, vivre et travailler au pays, l’environnement, une plus-value, une prise de conscience, quel développement ?, quel local ?, le quartier, la commune, la ville… ».

Le jeu des définitions...

Pour définir et comprendre le développement local, il faut préciser au moins cinq points :

1 – Le local : ce n’est pas le meilleur mot que l’on aurait du choisir. Mais il renvoie à la notion de territoire, à la volonté de prendre en compte ce territoire, une globalité sur laquelle on va agir. Alors, de quel territoire parle-t’on ?

C’est aujourd’hui très différent de ce que l’on a pu connaître durant la période des 30 glorieuses. L’Etat-Nation était le territoire, la France une et indivisible, les diverses politiques uniformément appliquées sur l’ensemble du territoire, au nom des grands principes d’égalité des citoyens. Maintenant, on raisonne en bassin de vie, bassin d’emploi...

2 – Sur quoi ça porte ? Quand on parle d’emploi, de tourisme, d’environnement,… on s’attache à la globalité du territoire. On apporte une grande importance à des notions telles que la transversalité, la complexité, l’interdépendance… On a compris que couper en saucisson c’est faire des bêtises, créer des déséquilibres. Le développement local, c’est la volonté de décloisonner et de réunir. Tout aussi importante est la prise de conscience que ce n’est pas que le seul développement économique qui compte. Le PIB n’est pas un critère de développement. D’ailleurs, même dans les organisations internationales, on le dit et on utilise d’autres indices intégrant des aspects de développement social.

3 – Des valeurs… On met en avant la citoyenneté, la participation, la solidarité, le refus d’un certain fatalisme, du tout économique, de la pensée unique, du tout libéral… C’est l’homme qui est premier, et pas l’économie.

4 – Une dynamique... Le développement local, ce n’est pas un état, c’est un processus, une mise en mouvement, une dynamique sociale.

5 – Des méthodologies... On parle aussi de structures, d’outils… mais toujours placés au service de l’objet, de l’action : les contrats de plan, l’intercommunalité, les initiatives communautaires…

L’émergence d’un concept

Le développement local a été inventé en réponse à des crises : principalement les fractures territoriales et les fractures sociales, et leurs effets désastreux sur bon nombre de territoires et de populations.

On sait que le marché produit spontanément la fracture territoriale, parce que les logiques de marché sont des logiques de concentrations. On sait aussi que l’Etat se révèle incapable d’enrayer ces fractures. La désertification rurale devient massive (c’est d’ailleurs le rural qui réagit le premier). Puis apparaissent les difficultés des banlieues, avec quelques manifestations de violences emblématiques, comme celles des Minguettes, jouant un rôle de révélateur du problème. 

Dans l’émergence du développement local, le volet social est prédominant. A partir des années 1970, la montée du chômage est très importante. Les réponses de l’Etat ont consisté en des politiques thématiques cloisonnées, verticales et uniformes. Rien d’autre qu’une réponse conforme à la culture dominante d’une administration, qu’elle soit d’Etat, de Région, de Département… Il suffit de se reporter à un organigramme des services d’un Conseil Régional ou d’un Conseil Général pour le constater encore.

C’est donc en réponse à ces incapacités et insuffisances de l’Etat, autant que du marché, que sont nés les mouvements se réclamant du développement local. La plupart de leurs fondements résident dans des oppositions aux politiques publiques, des contestations, des volontés complémentaires, des manques, des désengagements…

Histoires d’histoires

Pour résumer brièvement ces histoires, on peut distinguer deux grands mouvements historiques, l’un « ascendant », l’autre « descendant » :

1 – Une histoire « ascendante »

Côté Rural : C’est le fameux « vivre et travailler au pays » popularisé par les luttes du Larzac. C’est la crise provoquée par un choix brutal, venu « d’en haut », mal ou pas expliqué, qui cristallise les oppositions locales, remet en cause le tout économique.

Ce mouvement militant est né dans le local, plutôt rural. Il a donné naissance à plusieurs mouvements associatifs, dont l’ANDLP (Association Nationale pour le Développement Local et les Pays), devenue depuis l’UNADEL (Union Nationale des Acteurs et Structures de Développement Local). C’est elle qui a lancé récemment la plate-forme inter-associative « Territoires d’Avenir » puis, dans le cadre de la loi Voynet de mise en place des Pays un « Appel aux Territoires » (voir page 2).

Côté Banlieue : La montée des préoccupations urbaines et le souci de remédier aux explosions de violence, ont débouché sur les politiques de DSQ (Développement Social des Quartiers).

Il est intéressant de constater que, contrairement au « rural » où s’invente le concept de « développement local », on parle plutôt dans ce cas de « développement social ». Mais avec le recul, force est de constater que ce sont des histoires, des problématiques, des démarches et des conceptions de l’action et de la place du citoyen très similaires qui sont à l’œuvre. Des rapprochements entre mouvements « ruraux » et « urbains » sont d’ailleurs en cours.

Côté Sud : C’est le résultat des multiples expériences de tous ceux qui ont travaillé en Afrique et en Asie : la décolonisation, le soutien aux pays en voie de développement…

Là aussi on parle de développement social. On se rend compte que les politiques de grandes infrastructures (routes, barrages…) menées par les organisations internationales et les Etats ne sont pas suffisantes.

Ainsi, des trois côtés - le rural, l’urbain et les pays en voie de développement - ont émergé en quelques décennies des conceptions du développement s’opposant aux visions et actions uniformes et uniformisantes des Etats.

2 – Une histoire « descendante »

En parallèle à ces initiatives « ascendantes » apparaissent alors de nouvelles formes de procédures d’intervention de l’Etat.

Cherchant à apporter des réponses aux mêmes problèmes, elles témoignent d’un soucis d’innovation dans la manière publique de travailler avec le local : les PAR (Plans d’Aménagement Ruraux), les contrats de Pays, les SIVOM (Syndicats Intercommunaux à VOcation Multiple), les chartes intercommunales, des dispositifs régionaux (en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, à l’initiative du Conseil Régional, les PLAC - Plans Locaux d’Aménagement Concertés).

De nombreuses politiques sont progressivement décentralisées, territorialisées (le RMI, l’emploi et la formation…). De manière plus récente on peut citer la loi de 1992 qui renforce l’intercommunalité, puis la loi Chevènement et enfin la loi Voynet de 1999, qui traduit la reconnaissance et l’institutionnalisation des démarches de développement local.

Tout cela est révélateur d’une profonde évolution : le passage d’une logique de développement rural vers une logique de participation des citoyens.

Le point le plus abouti est aujourd’hui la création et la mise en place des Conseils de Développement au sein de ces nouveaux espaces territoriaux que constituent les « Pays ». Cette innovation, rendue possible par la loi Voynet, constitue une avancée majeure pour la démocratie participative.

Matière à débats

Toutes ces évolutions, ces nouvelles manières de concevoir et faire vivre le développement, nous interrogent. Parmi les questions à débattre :

> Le rôle des élus : Les élus locaux ont de grandes difficultés à aborder l’ensemble des compétences anciennes et nouvelles qui déferlent sur eux. Les responsabilités - y compris pénales - qui en découlent sont considérables.

C’est particulièrement vrai dans les communes rurales, dotées de faibles moyens, ne disposant pas de services techniques. Leur gestion repose sur un quasi-bénévolat de la part des membres du Conseil municipal. Les élus ont donc un énorme besoin d’accompagnement et de formation, aussi bien sur les aspects techniques, que dans la manière d’associer les citoyens à la vie locale.

L’intercommunalité peut s’avérer une excellente réponse en permettant de changer d’échelle, de mutualiser les moyens. Mais, dans le même temps, il faut veiller à éviter qu’elle ne se traduise par une distanciation supplémentaire entre élus et citoyens.

> Les mouvements associatifs : Ils en sont encore trop souvent restés aux approches thématiques, cloisonnés. Ils sont accrochés à leurs ministères ou services déconcentrés de l’Etat, à leurs « tutelles » (sport, culture, environnement, social, éducation…). Ils connaissent mal les approches territoriales, la transversalité. De réelles questions sur la citoyenneté, l’ouverture, le partenariat leurs sont posées.

> Les dispositifs institutionnels : L’intercommunalité, les Parcs Naturels Régionaux et Nationaux, les Pays, les divers programmes et initiatives communautaires (Leader +, Interreg III, Equal…), les Contrats de plan Etat-Régions (et leur déclinaison en Contrats Montagne dans les Alpes du Sud) sont autant de procédures lourdes, compliquées, quasiment réservées aux seuls initiés. Quand l’information arrive enfin aux citoyens tout est déjà généralement bouclé entre élus et techniciens. Il n’y a généralement dans ces dispositifs qu’une place très réduite pour l’expression citoyenne.

> Les démarches, les méthodologies : les diagnostics territoriaux, les démarches de projet et autres initiatives intercommunales constituent de nouvelles logiques. Les élus, autant que les mouvements associatifs, ne sont pas familiarisés avec ces approches, ces manières de travailler ensemble dans des partenariats très divers. Quant aux pouvoirs publics, ils confondent trop souvent objectifs et moyens.

Enfin, il est important de noter que le temps des politiques n’est pas le même que celui de la mobilisation et du débat des citoyens. Il diffère également de celui de l’Etat, de l’Europe, des programmes et appels à projets ou du financement des actions et de la comptabilité publique. C’est aussi cela qu’il nous faut, tous ensemble comprendre, accepter et apprendre à manipuler.

* Ce texte a été établi suite à une intervention lors d'une table-ronde organisée par ADELHA, le 11 décembre 2001


 

 

 

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